Vladimir le disque dur
Vladimir

Oeuvres

Le Bouchet de la Lauze, 2024

Images numériques

Je relis Œuvres d’Édouard Levé et je tente, quand c'est possible, de produire la réalisation de ces œuvres, celles qui m'inspirent, pas nécessairement les plus accessibles à la réalisation d'ailleurs.


A propos des Œuvres d’Édouard Levé

  1. Un livre décrit des œuvres dont l'auteur a eu l'idée, mais qu'il n'a pas réalisées.

  2. Au tout début était cette préoccupation lancinante de l'homme, de veiller à sa représentation dans l'espace qui l'entoure, et dans la nuit des temps nos ancêtres déjà sur les murs de leur habitat se peignaient, notamment à la chasse, le lieu de leur existence.

  3. Accélérons. A la fin du Moyen-Age, la question de cette représentation taraude d'autant plus l'homme qu'il est sur le point d'apprendre que le soleil ne tourne pas autour de la terre, que cette dernière d'ailleurs n'est pas plate, toute entière supportée par quelques créatures géantes à ces quatre coins, mais aussi sur le point de se figurer que l'existence de Dieu n'est pas donnée a priori.

  4. S'en suivent alors quelques réalisations troublantes, un homme fut-il roi ne peut pas être représenté plus grand que les tours de son château, que tous les hommes d'ailleurs, fussent-ils rois ou vassaux avaient sensiblement la même taille, et qu'en cela la géométrie rendait de loyaux services pour s'approcher d'une représentation en rapport avec la réalité. Des sols aux carrelages aidants et leurs tapis aux motifs également géométriques furent dressés et on y assit les uns et les autres, rois et vassaux, d'abord pas très bien, mais les siècles passant avec davantage de maîtrise, au point qu' un empereur couronnant son impératrice dans une cathédrale ne fut plus un défi paralysant.

  5. La peinture avait alors besoin d'autre chose, d'autres appétits, d'autres rêves, c'est ce qui fut permis par la technique notamment par l'invention de la photographie qui prit à sa charge le problème fastidieux de la fidélité de la représentation, mais aussi avec l'invention de la peinture en tube, ce qui permit à certains de s'illustrer devant les nénuphars de leur jardin. De nouveau on fit fi des contraintes de proportions et des coquelicots devinrent plus gros que des promeneurs ombrelles comprises.

  6. Et on en était là de bien des réflexions en matière de peinture quand quelques peintres inspirés décidèrent de représenter, dorénavant, tout à trac, à la fois le devant, le dessus, le dessous, les côtés, le derrière, la vue de trois-quarts, la vue de profil et la vue de face, c'est à dire, à la fois le devant vu de face, le derrière vu de haut et de trois-quarts, les côtés vus de profil, mais aussi le dessus vu de profil, le derrière vu dessous de trois-quarts arrière, autant de vues mitoyennes sur un même tableau, on s'y perdait un peu, nul n'était tout à fait sûr de ce ce qu'il voyait, de ce qui était représenté, épineuse question de la ressemblance, ce qui donna bien sûr l'idée à des Russes avant-gardistes, plus inspirés encore, de ne plus représenter ce qu'ils voyaient, la chose paraissait tellement incongrue d'ailleurs que les peintres des deux écoles, l'abstraite et la figurative se lancèrent dans une partie de ping-pong endiablée.

  7. Des joueurs restés sur la touche se trouvèrent alors des vocations d'arbitre, pour les uns c'était l'idée qui primait, pour les autres le commentaire sur tant de découvertes, ceux-là s'arrêtaient en chemin et, regardant derrière eux, prenaient un peu la mesure du chemin parcouru. C'est d'ailleurs dans ce commentaire que les choses se sont un peu essoufflées, avec une grande mauvaise foi l'un nous imposait systématiquement des rayures verticales de 8,7 cms de large, en toute circonstances, quand un autre tout aussi borné se photographiait tous les jours, rajoutant, chaque jour que Dieu ne faisait plus, un peu de blanc dans ses gris pour mieux se faire disparaître. Époque curieuse et peu féconde somme toute dans laquelle l'entreprise artistique devenait une entreprise comme les autres veillant à la fois à sa production, sa revue de presse, sa critique et sa diffusion, la production devenant par là même secondaire à plus d'un titre.

  8. A la fin de cette époque, un artiste du nom d’Édouard Levé écrivit un livre de 200 et quelques pages dans lequel il recensait toutes les idées d’œuvres qu'il ne réalisa pas, les unes parce qu'elles étaient matériellement impossibles à réaliser, les autres parce qu'elles auraient été trop coûteuse à la réalisation, certaines parce qu'elles n'étaient pas de si bonnes idées, d'autres encore parce qu'elles promettaient d'être des œuvres ennuyeuses, et certaines aussi parce qu'elles n'étaient pas davantage que leur idée fondatrice, ou encore parce que le simple fait de les décrire était en soi une œuvre, et aussi parce que le livre qu’Édouard Levé se promettait d'écrire était une œuvre fantôme, une œuvre de la non-représentation, ce qui nous dit un peu le pouvoir des mots mais aussi que "rien ne précède l'écriture" (Maurice Blanchot).

  9. Et c'en fut fini de cette période stérile de l'art qui ne s'était plus trouvé comme sujet que lui-même.

  10. Ce que firent ensuite les artistes n'est pas dit dans le livre d’Édouard Levé, certains allaient peut-être reprendre leur chemin, et rejoindre ceux qui n'avaient jamais cessé de forer plus en avant dans la friche sans nom, affranchis, cette fois, de cette nécessité de représenter toutes les étapes de la représentation elle même, libres en somme.
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