Il a été question que le film Un café allongé à dormir debout sorte en DVD accompagné d'un livret d'une centaine d'images pour laquelle j'avais proposé cette sélection d'images avec le texte suivant :
Regarde !
« … le regard doit s’inverser, puis épurer l’œil dont il émane, afin de l’affranchir de ce qui conditionne sa vision. Autrement dit nous avons à connaître ce à l’aide de quoi nous cherchons à nous connaître ».
Charles Juliet, dans Rencontre avec Charles Juliet, entretien avec Jacky Chriqui et Philippe De Jonckheere à propos de Rencontre avec Samuel Beckett de Charles Juliet.
GISORS, EURE, AVRIL 2000, naissance de Nathan dûment déclarée à l’État-civil, j’ai cet acte de naissance sous les yeux et remarque, désormais, que n’y figurent aucune note de bas de page, aucun avertissement, qui préviendraient les jeunes parents du petit Nathan que le quart de siècle au-devant d’eux sera, en fait, un rodéo-marathon qui va les métamorphoser très radicalement. Et pourtant.
Le montage d’Un café allongé à dormir debout aura été, ce n’est pas un secret, une très rude épreuve pour toutes les personnes y ayant participé. Toutes. Après-coup je reconnais sans mal ma part de responsabilité dans ce tourment collectif et tout aussi rétrospectivement je comprends que c’est parce que j’ai mis longtemps à comprendre quelque chose de central : quel pouvait bien être le sujet du film ? Question primordiale, que ne cessait de me poser le monteur, Théophile Gay-Mazas, question à laquelle je n’avais pas de réponse fixe ou stable, quant à la réponse que Théo, lui, proposait, à savoir que le film était une affaire de regard, de mon regard, j’en repoussais fermement l’évidence, au motif, lui disais-je, que je pouvais difficilement m’interroger visuellement à propos de mon propre regard. Et pourtant.
Le parcours tellement âpre de l’enfance et de l’adolescence de Nathan, jeune homme neurodivergent, m’aura, de fait, transformé de fond en comble ― si ce chemin n’avait pas été tellement douloureux j’en serai presque reconnaissant à la fatalité tant je pense que tant d’errances auront fait de moi une bien meilleure personne que celle que j’étais programmé pour être ― et, de façon principale, aura radicalement changé mon regard. C’est un fait, je ne regarde plus le monde ni les personnes de la même manière, mon regard s’est fait plus doux. Il avait l’angularité incisive reçue d’une éducation visuelle solide, j’avais fait les Arts Déco, comme on dit et surtout j’avais été l’élève d’immenses photographes de Chicago ― Barbara Crane, Bart Parker et Robert Heinecken pour ne citer qu’elle et eux. La singularité et l’altérité de Nathan, et, finalement, celles aussi des nombreuses jeunes personnes que j’ai croisées en accompagnant Nathan, ont émoussé mon regard, ce qui est heureux. En scrutant les absences nombreuses de Nathan, j’ai appris à regarder vraiment, à regarder au-delà, évolution, changement, parfaitement insus, disparité de regard, plus bienveillant, dont je n’étais pas conscient moi-même et qui pourtant saute au visage du public de mon film.
Ces derniers temps, ayant définitivement déménagé dans les Cévennes, j’ai été confronté dans l’aménagement de mon atelier à des recoins inattendus de mes archives pléthoriques, et les compulsant sans ordre et sans méthode, je me suis rendu compte que oui, en vingt-cinq ans d’existence, ma façon de photographier n’était plus la même et je pouvais remarquer, ce n’était pas flagrant, tant s’en faut, que c’est photographiant Nathan, d’abord en tentant de lui faire revêtir les habits trop étriqués pour lui d’un enfant comme un autre, puis, graduellement, acceptant sa marginalité, ses nombreuses différences, que mon regard sur le reste du monde avait évolué.
Cette sélection d’images et leurs associations par paires, dans laquelle Nathan joue un rôle de premier plan, tente de rendre compte, dans le désordre, de cet adoucissement de mon regard.
Il y a peu j’ai sursauté, nous étions en voiture dans les lacets d’une route cévenole, Nathan a dit : « Regarde ! »
Le Bouchet de la Lauze, novembre 2023.
Un café allongé à dormir debout
Fontenay-sous-Bois, 2023
Photographies numériques