le 27 mai 1993, le Ministre de la Culture, Jacques Toubon, n’a sans doute pas entendu la remarque perfide pour lui, et chaleureuse pour moi, de Robert Doisneau (1912 – 1994), au Palais de Tokyo, du temps où le palais de Tokyo n’était pas une friche percluse d’amiante et qui se trouvait être le Centre National de la Photographie, qui a, depuis, été remplacé par la Maison Européenne de la Photographie, tandis que Toubon s’éloignait après m’avoir bousculé ― il m’a écarté du bras, je suis bien obligé d’admettre publiquement que je me suis fait raffuté par Toubon, non que je cherche quelque excuse à ce raffut, je dois préciser que contrairement au sentiment que Toubon donne, à la télévision, d’être un petit gros, un petit bonhomme rondouillard, du fait de sa tête à l’exceptionnelle rondeur, il est, en fait, un homme de très grande taille et par ailleurs fort élancé, il ferait un rugbyman tout à fait crédible, un solide troisième ligne, dirais-je, avec une tête très ronde ― pour saluer, comme il avait dit, le grand photographe, comme il avait dit aussi, qu’est Robert Doisneau, qui était, en fait, en pleine discussion avec moi, après que je lui ai révélé que j’avais, comme lui, travaillé dans l’atelier de photographie d’André Vigneau (1892 – 1968), rue Monsieur le Prince et son petit labo-photo désuet, avec sa grande porte coulissante dont le bruit produit quand on l’actionnait restera gravé dans ma mémoire très longtemps, possiblement jusqu’à cinquante fois par jour quand l’un des occupants de cet endroit, Daphna, Élie, leur père, même, rarement, mais des fois quand même, ou moi, travaillions la journée, parfois même la nuit durant, donc, au développement, ou au tirage, de nos images et qu’il fallait après avoir fait coulisser la porte en question, porter une épreuve, ruisselante d’hyposulfite, les traînées blanchâtres qui reliaient cette porte à l’entrée de l’atelier en attestaient, jusqu’à la lumière du jour pour évaluer densité et contraste, préférablement à la lumière du jour, le jour donc, ou, de nuit, à l’unique éclairage un peu puissant de cet atelier, qui, de toute manière, se trouvait plus ou moins à l’entrée de cet appartement-atelier, et chaque fois donc, le bruit de cette porte, assez lourde, que l’on tirait vers la droite pour sortir puis vers la gauche, derrière soi, pour rentrer à nouveau dans la lumière inactinique. Robert Doisneau me demandait si l’imprimerie de l’autre côté du mur faisait toujours trembler les murs et la colonne de l’agrandisseur et il souriait quand je lui disais que oui et que, pour les grands tirages, il fallait attendre le soir quand les presses s’arrêtaient ― et quand on travaillait la nuit à de tels tirages, il fallait jouer contre la montre en somme puisque les presses en question étaient remises en branle à six heures du matin ―, et donc, quand, enfin, Jacques Toubon a terminé son petit numéro de claquettes, genre je suis le Ministre de la Culture je sais reconnaître un grand photographe quand j’en vois un dans un vernissage, Robert Doisneau, plein de malice, m’a confié : « je préfère nettement la conversation que j’ai avec vous ». Et je jurerais que Robert Doisneau l’a dit assez fort pour que Toubon l’entende, mais Toubon, l’a-t-il, tout bonnement, entendu ?
Extrait de Frôlé par un V1
Rue Monsieur le prince
Paris, 1988
Tirages aux sels d'argent