Tous les jours commencer le travail dans l'atelier en faisant une page de dessin dans chacun des carnets de croquis qui jonchent la table de travail, s'échauffer en quelque sorte, souvent commencer par ce carnet, celui dont les dessins sont inspirés d'une lithographie bien mal acquise de Joan Mitchell.
Je résiste mal à révéler cette anecdote trouble, sans trop la détailler pour des raisons évidentes. Mon ami P est à la fois charpentier, menuisier et ébéniste, par ailleurs sculpteur, ce qu’en revanche peu de gens savent, P est bien trop modeste pour en parler trop ouvertement et, enfin, la majorité de sa clientèle serait très étonnée, en outre, d’apprendre à quel point P est un puits de sciences, notamment en matière d’histoire de l’art — P est intarissable sur la statuaire moyenâgeuse sur bois. Parmi cette clientèle, un galeriste avait été assez indélicat pour ne pas payer P de toute une bibliothèque aux si nombreux grands tiroirs plats si difficiles à réaliser à cause précisément de leur homothétie spécieuse — 780X580X75 — de fait parfaite pour ce qui est de conserver planes de grandes lithographies, une des spécialités de cette galerie, et pas des moindres. P était resté silencieux quant à ce mépris de classe — sans compter que ce galeriste, comme souvent les galeristes, était absolument inculte et était effectivement loin d’envisager en revanche la profondeur des connaissances de son charpentier menuisier, surtout en matière artistique, pour dire les choses autrement P aurait très bien pu, et avantageusement, remplacer le galeriste, en revanche l’inverse était impossible, comme tout bon galeriste qui se respecte, le type avait deux mains gauches et la culture d’une huître et aucun sens du commerce et naturellement la survivance de cette galerie reposait entièrement sur une très vaste fortune personnelle — et P avait laissé assez de temps au galeriste pour oublier qu’il était en fait encore en possession d’un double de clefs de sa réserve. Quelques années plus tard, à la faveur d’un dimanche soir d’hiver, P s’était introduit dans la galerie et puisant parmi ses grands tiroirs plats qui coulissaient encore parfaitement après quelques années d’usage — je dis cela pour souligner la qualité de son travail non rémunéré — il avait rempli un carton à dessins de format Grand Jésus de quelques lithographies, aucune qu’il ne gardât pour lui-même, nous sommes quelques-uns et quelques-unes à posséder une part de son prestigieux butin — Joan Mitchell quand on y pense ! Pour parfaire cette revanche P avait poussé l’élégance jusqu’à gommer les numéros de tirages inscrits au crayon à papier au bas des lithos qu’il nous avait offertes, pour minorer chaque tirage d’un exemplaire de façon factice. Et quand on lui demandait s’il ne regrettait pas de n’avoir pas conservé pour lui-même, par exemple cette lithographie d’Henri Michaux — Henri Michaux quand on y pense ! —, qu’il aimait tant — lithographie qui désormais trônait dans le salon de Florence, je n’invente rien —, il répondait qu’il avait au contraire beaucoup de plaisir à cette dispersion en outre prudente, et à cette falsification qui étendait désormais son vice et son maléfice à l’ensemble du tirage de toutes les lithographies dérobées — P avait donc minoré chaque tirage d’un exemplaire, par exemple ma lithographie de Joan Mitchell était numérotée 48/124 alors qu’elle avait dû compter 125 exemplaires — et que de surcroît, il pensait que ce geste artistique — et anarchiste — était sans doute sa meilleure œuvre, laquelle était, plus que probablement, invisible tant il n’était pas persuadé que ce rapt ait été remarqué, il doutait fort en effet que le galeriste tienne un inventaire très serré de ce qu’il comptait en magasin, en rayon, dans les grands tiroirs plats, fabriqués par P. Ainsi sont les galeristes, cossards, paresseuses et malhonnêtes, foncièrement inutiles, vous n’avez pas idée.
(Extrait de Les Genoux de Céline)
Daily Hommage to Joan Mitchell
Le Bouchet de la Lauze, 2022
dessin, crayon sur papier, carnet de croquis.