Barbara possédait une très belle maison en bois, dans le Michigan, au milieu d’une forêt, toute proche elle-même du rivage de l’immense lac. Sa maison était entièrement cernée d’une terrasse, elle aussi en bois, qui permettait à Barbara de photographier la forêt alentour depuis sa rambarde, notamment la nuit à l’aide d’une ribambelle de mandarines qu’elle avait fait installer nichées sous les chéneaux du toit, un interrupteur commandait cet ensemble qui faisait soudain apparaître les arbres entourant la maison et se détachant sur un fond noir, là où l’éclairage ne portait rapidement plus. Je la faisais sourire en argumentant que cette terrasse, dont elle avait eu l’intuition et qu’elle avait faite construire à son idée et suivant son dessin, était son « jardin de Giverny »1. J’ai souvent séjourné dans ce paradis suspendu au milieu des bois. Et souvent nous y avons travaillé, chacun de son côté, dans son petit atelier dans le haut de la maison. Un jour, j’y ai entamé une série de transferts de polaroid et comme je lui demandais si elle disposait d’un sèche-cheveux, elle avait paru interloquée, un sèche-cheveux ? Oui, pour chauffer l’émulsion au moment du transfert, et donc réduire l’action de l’hydroquinone, moins active avec la température2, ce qui permettait de maintenir les noirs dans les fibres du papier, en réduisant le contraste, et, avec lui, les risques, si fréquents, que l’émulsion s’arrache au soulèvement du film du papier, occasionnant des plages de cyan clair désespérantes ― l’écueil par excellence de ce procédé. Et comme je lui en faisais la démonstration ses yeux sont devenus des agates scintillantes. Comprenant immédiatement le parti qu’elle pouvait tirer de cette astuce, elle allait se mettre sur le champ au travail quand elle a regretté, à voix haute, que nous allions bientôt devoir repartir pour Chicago, depuis son opération de la cataracte ― Barbara à son chirurgien avant cette opération des yeux : « si l’opération échoue ce n’est pas la peine de me réveiller ! » ―, elle n’aimait guère conduire de nuit. « Et si je conduis ? » Nous sommes repartis du Michigan vers minuit, certains tirages séchant sur la banquette arrière de la voiture, elle était tellement heureuse, m’a-t-elle dit. Et ce retour de nuit, la conduisant, rayonnante, arrivant par le Sud, dépassant le péage de Gary dans l’Indiana, vers la ville immense, sa ville, est mon plus beau souvenir de Barbara.
Extrait de La Leçon de Barbara dans le catalogue de l'exposition de Barbara Crane à Beaubourg, hiver 2023.
L'Absence, le départ
Paris, Le Bouchet de la Lauze, 1993
Transferts d'émulsion polaroid (films type 669) sur papier d'Arches